alors

petit journal du dehors

la petite

je ne vois que la petite, son petit sourire rayonne sous ses lunettes
les deux grandes personnes debout à côté d'elle lui parle du père noël :
– sera-t-il content ?

l'instant d'après elle cache ses yeux sous ses mains, paumes fermées aux petits doigts agités
– je ne vois plus maman.
– je te vois moi, je vois tes pieds.

plus tard, elle teste tous les sièges de la rangée avant de revenir à sa place initiale
mais ne s'asseoit pas, saute sur place à côté de son frère
saute, saute, saute,
saisit ses lunettes à pleine mains, les baisse jusqu'au bout de son nez tout en rapprochant son visage de celui de son frère, masqué avec des lunettes qui ont un air de famille
il entre dans le jeu des sourires et des rires

la poussette a changé de position, je ne la vois plus et je dois sortir
mais joie, la famille au grand complet descend aussi :
deux grandes personnes, une petite fille et son frère
et plus d'enfants que je ne saurais en compter, dont une en béquilles

la petite prend la main de sa mère,
s'apprête à prendre aussi la main tendue de son frère,
mais change d'avis et de main,
fait un pas en arrière pour passer de la main de la mère et celle de l'amie, à moins que ça ne soit l'inverse

l'escalier arrive,
la petite se cale devant sa grande personne, qui comprend et la saisit dans ses bras,
l'autre saisit la poussette dans ses bras
le frère saute à pieds joints marche après marche

un autre escalier arrive,
la plus grande court :
– je vais voir s'il marche !
– non, il marche pas.

mais heureusement c'est une blague.

en musique

l'homme est de dos,
seul au centre de la scène,
seul et bien entouré,
mais son dos est debout,
debout face aux musiciens assis,
alors il est le clou du spectacle, l'herbe folle, l'arbre sous le vent,
lui, son dos, sa chemise, ses gestes, ses rebonds, ses emportements,
lui, bien ancré dans ses appuis, dans ses chaussures montantes de cuir, soutenant ses jambes de coton lin, son torse cotelé bordeaux, son cou, sa tête, sa barbe naissante entraperçue
lui, d'un seul tenant, qu'il vente ou qu'il tonne
de toutes ses branches,
animant la tempête,
réfrénant la mélodie,
donnant la parole,
portant le souffle,
d'une secousse de doigts,
d'un arrondi du coude,
d'un élan de l'épaule,
d'un retournement de main,
d'un rebond de cheville,
d'un inflexion de nuque.

les plis de sa chemise forment un paysage
qui s'anime comme sous un ciel changeant

toujours de dos,
toujours d'un seul tenant
un instant, emporté dans une torsion,
sa chemise s'éclaircit d'une ligne de boutons blancs,
fugace comme un éclair,
avant qu'une torsion inverse ne ramène son dos face à nous

je n'écoute que ses gestes sous la musique

chuchotis

grand, bleu marine, aux mains fermes sur son document
une dizaine de feuilles imprimées et agrafées,
l'homme lit, concentré,
ses lèvres invisibles font bouger le masque posé sur sa moustache,
comme s'il chuchotait

derrière lui,
une jeune femme auréolée d'une chapka noire ourlée,
laissant à découvert une oreille fine,
tout juste bordée de plusieurs anneaux et autres bijoux,
et sertie d'une oreillette blanche bluetooth

marionnettiste

des doigts bagués s'animent de petits mouvements, vers le haut, vers le bas,
comme au piano pour une silencieuse petite mélodie
sous la main de la femme,
discrète, paume vers le haut, une main d'homme
agite ces doigts, vers le haut, vers le bas,
marionnettiste à peine visible