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André Hamon

retraité des metiers du livre; pratiquant des arts plastiques et du cyclotourisme

l' histoire et les récits ( Yohann Chapoutot )

Entretien [ le 1hebdo,n° 372, novembre 2021 ]
« Nous sommes orphelins de discours »
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Johann Chapoutot, historien

Dans votre dernier ouvrage, Le Grand Récit, vous faites le diagnostic d’une « faillite » des grands récits qui ont structuré l’Occident…

Ce livre est une proposition de lecture de l’histoire contemporaine qui interroge notre éternelle « quête de sens », notre besoin de (nous) raconter des histoires, mais qui réfléchit également à une certaine manière de faire l’histoire comme de faire de l’histoire.

Mon point de départ dans cette analyse des « récits du temps », pour reprendre l’expression de François Hartog, c’est le grand récit qui préexiste à tous les autres : le providentialisme chrétien. Depuis le Ve siècle et saint Augustin, on tente de donner sens au temps de la vie terrestre, un temps médiocre, décevant, un temps où le mal et la catastrophe dominent, en recourant au « providentialisme » : nous ne pouvons pas comprendre car nous sommes mortels, finis, Dieu, lui sait le sens et la justification de toute chose car il est infini. Cela fonctionne assez bien jusqu’au XIXe siècle, où ce Grand Récit unique commence à s’épuiser sous les coups de boutoir de la Révolution française, de la diffusion de l’alphabétisation et du raisonnement scientifique. La désagrégation finale de ce sens venu d’en haut, littéralement transcendant, se produit au sortir de la Première Guerre mondiale, précipitée par l’horreur des tranchées.

Pour combler ce trou béant, de nouveaux récits vont émerger. Ce sont les grandes idéologies du XXe siècle, ce que Raymond Aron appelle les « religions séculières » : le fascisme, le nazisme et le communisme stalinien, mais aussi le libéralisme. Il s’agit de propositions politiques sur l’organisation des pouvoirs et la répartition des richesses, certes, mais, au-delà de cela, ce sont aussi des discours existentiels, qui disent des choses sur notre origine, notre destination, notre rapport à la mort. Rapidement, ces nouveaux récits se heurtent cependant également à l’épreuve du réel, qui leur est fatale. Jean-François Lyotard, qui diagnostique « la fin des grands récits », observe cependant que le besoin de (se) raconter ne disparaît pas pour autant, bien au contraire. C’est pourquoi des « récits du temps », des discours de donation de sens plus fractionnés, plus fragmentés font aujourd’hui leur apparition – ce que j’appelle les « isthmes du contemporain » : djihadisme, complotisme, déclinisme, illimitisme, ignorantisme ou encore messianisme. Des discours mobilisateurs qui permettent, au sens propre, de passer le temps, de le supporter, voire de l’investir. Cette multiplication des récits correspond d’ailleurs à un paysage cognitif et communicationnel lui-même fragmenté : on n’est plus seulement soumis au sermon du dimanche ou à la doctrine du parti, mais on dispose des réseaux sociaux, des multiples chaînes d’information en continu…

Prenons l’exemple du déclinisme : comment ce récit s’est-il imposé et quel usage fait-il de l’histoire ?

L’obsession du déclin, qui désigne à la fois l’affaissement de la puissance économique, géopolitique ou militaire, mais aussi la décadence morale voire la dégénérescence biologique, est un élément structurant de l’imaginaire politique français. C’est un vieux refrain. Dès 1790, la droite contre-révolutionnaire développe un discours catastrophiste sur l’état de la France. Et on peut remonter encore plus loin : à Rome autour du Ier siècle avant Jésus-Christ et du début de notre ère, donc à l’apogée de l’empire, on ne cesse de dire que rien ne va plus et que c’était mieux avant !

Le déclinisme dans sa version actuelle n’a donc absolument rien d’original. Zemmour propose un discours catastrophiste, voire apocalyptique : rien ne va, le grand remplacement est en marche, les élites sont corrompues, la croissance est en berne, la France n’est plus ce qu’elle était… Mais ce discours s’adosse également à une vision flatteuse et fantasmée d’une histoire de France immaculée, où même ce qui apparaît être le plus abject, le plus médiocre et le plus criminel est en fait glorieux. Preuve en est sa réhabilitation du régime de Vichy. Le cas de la France, comme celui des États-Unis, le montre : les récits décliniste et messianique sont intimement liés, ce sont les deux faces d’une même médaille. C’est parce que l’on n’est jamais à la hauteur d’un idéal messianique que l’on se complaît dans la délectation morose, dans la contemplation de son insuffisance – cela a en partie fait le terreau de Trump.

Plus généralement, vous faites le constat d’une omniprésence de l’histoire en politique…

Oui, mais dans ce cas, il faut bien distinguer la structure et la conjoncture, l’histoire longue et l’actualité. Sur le long terme, cette utilisation de l’histoire en politique est présente depuis la Révolution française, qui a posé la volonté de structurer une nation, le peuple souverain, non plus par une transcendance (la théocratie des anciens régimes), mais sur le fondement d’une immanence (les citoyens libres qui s’unissent par un contrat social). Pour cela, il y a besoin d’un récit sur l’origine. Pourquoi ? Parce que le contrat social raisonne en termes de fondements rationnels. C’est un peu sec, cela manque d’affect, et les révolutionnaires eux-mêmes en ont conscience. Pour qu’il y ait de l’adhésion, de l’affect, il faut un récit des origines, il faut (se) raconter une histoire. C’est ce fameux roman ou récit national.

À court terme, on peut observer cette omniprésence de l’histoire dans le discours politique depuis l’offensive sarkozienne au début des années 2000. C’est intéressant car on voit que, face à un vide de récit, des gens comme Sarkozy, puis Hollande, et aujourd’hui Macron, qui n’ont pas de culture historique, qui ne pensent qu’en termes néolibéraux, managériaux, de « kits » et de « boîtes à outils » et dont les discours ne peuvent pas résonner largement dans la société, vont recourir très largement aux commémorations pour donner l’impression de « faire histoire ». Ils vont également invoquer pêle-mêle – Sarkozy le premier – la Résistance, Jaurès, Léon Blum dans un confusionnisme vertigineux... Mais là non plus, ils ne font pas illusion. C’est pourquoi des gens qui parlent vraiment d’histoire – même s’ils en parlent très mal –, et qui proposent un récit historique mobilisateur ont un tel succès, parce que nous sommes orphelins de discours. C’est par exemple le cas de Mélenchon qui, lui, maîtrise bien son sujet. Mélenchon est un orateur, un tribun nourri d’histoire, qui propose un récit très « IIIe République », adossé à ce roman national postrévolutionnaire. À l’opposé, vous avez Zemmour, qui incarne le discours purement contre-révolutionnaire, et qui reprend tout ce que ce qui a été laissé pour compte, tous les perdants de l’histoire, des contre-révolutionnaires des années 1790 jusqu’aux pétainistes des années 1950 qui ont armé l’extrême droite française. Mélenchon parle bien d’histoire et Zemmour en parle mal, mais ils ont tous les deux du succès parce qu’ils parlent d’histoire et proposent un récit.

Vous mettez également en lumière un nouveau type de récit : le « bullshitisme » ou « baratinage ». Quel rapport entretient-il avec la vérité et le fait historique ?

Le bullshitisme, qu’on peut définir comme le « grand n’importe quoi », est un régime de discours qui a été très bien étudié par le philosophe américain Harry Frankfurt dans son essai On Bullshit en 1986. Le « bullshiteur », c’est le stade avancé du menteur. Là où le menteur reconnaît encore l’existence de la vérité et choisit de dire le faux, le bullshiteur, lui, ne fait même plus la différence. Il obéit à un régime purement pulsionnel, spontané. C’est ce que Cicéron appelait le flatus vocis, la flatulence vocale. La seconde campagne de Trump, celle de 2020 pendant laquelle il s’enferme dans des mensonges sur la légitimité du vote alors même que cela ne sert aucun intérêt politique, est emblématique de cela. De la même manière, Zemmour s’enferme dans son négationnisme pro-pétainiste, ce qui n’obéit à aucune rationalité politique, sinon pour gagner un minuscule segment de l’électorat. Bien sûr, ce n’est pas nouveau. Mitterrand disait déjà de Chirac qu’il était capable de dire tout et son contraire en l’espace de quelques minutes. Mais aujourd’hui, les canaux d’information, ou plutôt de « locution », sont démultipliés. C’est la grande question de la structure communicationnelle et de la manière dont les messages se diffusent et se répandent, de leur « viralité ». On le voit particulièrement avec le complotisme, notamment aux États-Unis, où la conjonction entre un haut niveau de connexion technologique et la surreprésentation d’individus faiblement critiques, voire parfaitement idiots, a été la clé de la présidence Trump.

Que peut-on faire face à tous ces abus de l’histoire ?

Face à cela, il y a l’école. L’école dans les murs, qu’il convient de protéger à tout prix, mais aussi l’école hors les murs, c’est-à-dire l’activité publique des historiens à travers les conférences, les podcasts, les interventions médiatiques… En quoi consiste cette activité ? Il s’agit tout simplement de revenir aux faits, de souligner l’importance des faits et d’exercer son esprit critique en contextualisant les discours. Ce sont des choses si élémentaires que je rougis presque de les répéter, mais elles ont tendance à être un peu oubliées, occultées par une espèce d’écran de fumée communicationnel et promotionnel.

Vous encouragez également les historiens à « renouer avec leur être littéraire »…

Oui, je plaide pour un retournement du stigmate qui touche les « humanités ». Depuis les années 1950 ou 1960, lorsqu’on a commencé à former énormément de techniciens, d’ingénieurs puis de commerciaux, les littéraires ont été considérés comme inutiles, non productifs. Or, comme le dit Fernando Pessoa, « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas ». C’est la littérature, la philosophie, les sciences humaines qui nous permettent de nous situer dans le monde, et qui répondent à notre besoin de sens. C’est pourquoi mon livre est aussi un plaidoyer adressé aux historiens, pour renouer, dans leur manière de faire de l’histoire, avec l’imaginaire, le plaisir d’écrire et l’empathie, pour retrouver ce quotient d’humour, de second degré, de distance de soi à soi, qui peut faire envisager sa vie, sa fonction comme une fiction, sans jamais en être totalement dupe.

Propos recueillis par LOU HÉLIOT

entretien avec Corine Pelluchon ( le1hebdo, 332, 3 février 2021 )

Grand entretien

« Il faut accueillir cette situation avec humilité »



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Que révèle, ou réveille en nous, ce virus ?

Ce que la pandémie réveille, c’est notre angoisse de mort. Les individus ont peur de mourir, mais aussi de n’être rien et de ne rien laisser. Le besoin d’exister peut les rendre agressifs. Et comme on sème en eux depuis l’enfance les germes de la compétition, ils ont du mal à coopérer.

Comment qualifier la période que l’on vit ?

Ce virus est une zoonose ; il est la conséquence de nos interactions aberrantes avec les animaux, ce qui nous expose à des virus contre lesquels nous ne sommes pas immunisés. Cela ne devrait pas être une surprise et pourtant nous sommes dépassés : nous naviguons à vue, nous tous ainsi que les gouvernements qui, à mon avis, font ce qu’ils peuvent. Dans l’idéal, cela pourrait être l’occasion de réaliser, au niveau individuel et collectif, un inventaire afin d’examiner ce que nous voulons conserver et devons supprimer. Ce serait une épochè civilisationnelle.

Qu’entendez-vous par là ?

L’épochè désigne la suspension de l’attitude naturelle. Celle qui consiste à adhérer à ses croyances sans savoir que ce ne sont que des croyances. Nous avons tous des lunettes qui nous font voir le monde de manière partielle et partiale. Pratiquer l’épochè, c’est ôter ses lunettes, mettre entre parenthèses ses opinions pour les examiner de façon critique et reconnaître qu’il y a d’autres perspectives possibles. L’épochè est une ascèse qui permet de changer notre regard sur les choses et sur les êtres. Pour cela, il faut commencer par le doute, la prise de distance à l’égard de ses représentations et de ses habitudes. Cette pandémie pourrait nous pousser à pratiquer l’épochè à un niveau civilisationnel, car nous pourrions examiner nos pratiques dans le domaine de l’agriculture, de l’élevage, des transports, des échanges et voir si ce que nous faisons a du sens ou non.

Cet examen nous amènerait à changer nos manières d’être, de produire, de consommer. Ce ne serait pas le Grand Soir, mais nous pourrions nous affranchir de schémas usés et de modèles contreproductifs, pour promouvoir un nouveau modèle de développement plus soutenable, plus juste et plus convivial. Une telle attitude est celle des Lumières en ce que ces dernières désignent l’acte par lequel on s’interroge de manière critique sur son présent pour définir ses défis et se donner les moyens de les relever. Cela suppose le courage de la pensée qui repose, de Socrate à Husserl, sur l’interrogation critique, laquelle n’a rien à voir avec l’idéologie. Ni avec la contestation systématique, posture de ceux qui se soucient davantage de leur visibilité que du bien commun.

Comment agir devant la situation exceptionnelle, mais aussi déprimante, qui s’est ouverte avec la pandémie ?

Des changements drastiques dans les styles de vie et une réorientation de l’économie sont nécessaires. Cela exige aussi une décolonisation de notre imaginaire, qui est régi par ce que j’appelle le « schème de la domination » – à savoir une triple domination, des autres, et de la nature à l’intérieur et à l’extérieur de soi –, et qui transforme tout en guerre. Tous ces changements ne se feront pas de manière démocratique si nous en restons à la séparation entre la civilisation et la nature qui encourage une attitude de prédation à l’égard du vivant.

Si nous continuons à produire et à consommer comme nous le faisons aujourd’hui, il y aura d’autres pandémies et des problèmes écologiques qui entraîneront aussi misère sociale et chaos politique. Car nous faisons face à des menaces de tous ordres. Ce n’est pas un hasard s’il y a eu cet événement sidérant : la prise du Capitole, aux États-Unis, par des individus qui ne respectent pas les institutions démocratiques et continuent de faire confiance à un homme qui incarne le schème de la domination. La haine de la raison, le rejet des médiations, qu’il s’agisse des institutions de la démocratie représentative ou des canaux traditionnels du savoir, le complotisme, ce sont des armes de guerre qui servent à défendre un projet de société diamétralement opposé à celui des Lumières : il rive les individus à leur appartenance ethnique et s’appuie sur des préjugés racistes et essentialistes afin d’établir un ordre hiérarchique, voire théocratique.

Ce qui s’est passé aux États-Unis doit nous servir d’avertissement. Toutefois, il n’y a pas de fatalité. Identifier les menaces, distinguer les anti-Lumières, qui pourraient conduire à une inversion de la démocratie en fascisme, c’est se donner les moyens de défendre le projet d’émancipation des Lumières tout en contestant leurs présupposés anthropocentristes et dualistes. C’est promouvoir de nouvelles Lumières qui reposent sur la prise au sérieux de notre condition terrestre et charnelle, de la communauté de destin nous unissant aux autres vivants, et de notre responsabilité spécifique. Tout cela peut donner une armature conceptuelle cohérente à ce que j’appelle l’âge du vivant. L’intérêt pour l’écologie et la condition animale sont les signes avant-coureurs de cet âge qui pourrait ouvrir un horizon d’espérance.

Mais le Covid n’a-t-il pas justement rétréci notre horizon d’espérance, au point de nous empêcher même de penser notre avenir ?

L’espérance n’est pas innée et elle ne se confond pas avec l’optimisme. C’est un devoir et une méthode. Pensons à Kant quand il écrit en 1795 dans Vers la paix perpétuelle qu’il ne doit pas y avoir de guerre. Il sait qu’il y en a. Mais parce qu’il ne doit pas y en avoir, il se demande comment construire la paix.

Que nous apporte la philosophie dans la période actuelle ?

L’idée que changer ses représentations ne tue pas. L’idée qu’on ne pense pas avec son humeur, mais qu’on fait l’effort d’atteindre quelque chose d’universalisable, dont on ne peut avoir qu’une vision partielle, mais qui peut quand même toucher les autres.

Alors que la pandémie mondiale désorganise tout jusqu’à la vie intime, quelle injonction nous donne le virus ?

Ce virus ne donne pas d’injonction. Il nous invite à être plus modestes, à ne pas crier par-dessus les toits qu’on sait comment agir. C’est la leçon actuelle : personne ne s’en sort. Il faut accueillir cette situation avec humilité, ce qui ne signifie pas ne rien faire. Car il subsiste des fondamentaux.

Lesquels ?

Les quatre piliers des Lumières. D’abord la liberté de pensée, l’autonomie, la nécessité de s’affranchir de représentations périmées. C’est la clé pour un changement de société. Puis la démocratie, qui est fondée sur la liberté et l’égalité. Vient ensuite l’unité du genre humain, qu’on doit opposer aux nationalismes et aux tentations xénophobes. Enfin, la rationalité.

Ces notions doivent toutefois être reconfigurées. Il faut penser l’autonomie à l’aune de la vulnérabilité, la liberté à l’aune de notre responsabilité, et compléter les droits de l’homme par le droit des générations futures et des autres espèces à bénéficier de conditions de vie favorables. De même, la démocratie doit être décentrée, afin que les publics épars qui composent la société puissent dialoguer entre eux et avec les représentants, ce qui exige d’abandonner l’idéal cher au xviiie siècle d’un peuple formant une unité a priori. Quant à la raison, il importe de comprendre pourquoi elle est devenue calcul et s’est amputée de sa dimension morale.

Avant la pandémie on parlait de transhumanisme et même de rêve d’immortalité. Le Covid nous a-t-il ramenés à notre finitude ?

On n’a pas attendu le virus pour éprouver le deuil et avoir l’expérience, même indirecte, de la finitude. Cela dit, la toute-puissance et l’obsession de la maîtrise vont de pair avec le rejet de notre vulnérabilité et avec la difficulté à accepter l’imprévisibilité, l’altération, l’altérité. Au contraire, la prise au sérieux par l’être humain de sa finitude, mais aussi de sa dépendance à l’égard de la nature, de l’air, de l’eau, bref de sa corporéité, souligne la dimension relationnelle de nos existences, le fait qu’on a toujours un impact sur les autres, humains et non-humains, dès que l’on mange.

Quand nous approfondissons cette connaissance de nous-mêmes comme êtres charnels, la conscience d’appartenir à un monde commun plus vieux et plus vaste que nous, composé des générations passées, présentes et futures, du patrimoine naturel et culturel, change notre manière de nous percevoir. Ce qui nous unit aux autres, humains et non-humains, devient une évidence. C’est ce que j’appelle la considération, qui est le contraire de la domination. Elle s’exprime par le fait de reconnaître la valeur de chacun et de faire de la place aux autres, ainsi que par le désir de transmettre un monde habitable. Il n’y aura pas de sortie du schème de la domination sans une réconciliation avec notre condition terrestre et finie. Ce rapport à soi et au monde suppose l’humilité – qui vient de humus, « la terre » – mais aussi la conscience de sa faillibilité. Cela est clair pour nous qui sommes nés après Auschwitz, les goulags, Hiroshima, les crimes coloniaux. Nous devons avoir constamment à l’esprit que nous sommes vulnérables au mal. L’universalisme aujourd’hui ne peut pas être celui du passé, dont Lévi-Strauss disait qu’il était fondé sur l’amour-propre, car il cautionnait une séparation radicale entre l’humain et les autres vivants, qui contenait en germe bien des discriminations. L’universalisme aujourd’hui repose sur notre condition terrestre et sur le fait qu’il existe un seul monde avec une diversité des formes de vie et de cultures. C’est un universalisme inséparable d’un humanisme blessé.

Comment parlez-vous à vos étudiants pour les aider à passer ce cap difficile ?

Cet automne, je donnais par Zoom mon cours « Démocratie et responsabilité », à des étudiants en science politique. Ils voulaient situer mes opinions. J’ai répondu que la philosophie n’était pas un commentaire d’actualité. J’ai frustré leur besoin d’idéologie. Ils se sont pris au jeu, et dans leurs copies, qui étaient excellentes, j’ai retrouvé plusieurs fois cette phrase : « la philosophie n’est pas un commentaire de l’actualité », « il faut avoir le sens de la complexité ». Je me suis dit : en s’adressant à l’intelligence d’autrui, au lieu d’alimenter ses tendances « primaires », on arrive à des résultats. Les médias aussi devraient frustrer le besoin de clash, qui éclipse le désir de rechercher la vérité, un désir qui, lorsqu’il est nourri, élève chacun. 

 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

romans lus récemment

Le vieux qui lisait des romans d'amour, de Luis Sepulveda.
Des jours d'une stupéfiante clarté, de Aharon Appelfeld
Dans la gueule du loup, James A. McLaughlin

Les  loyautés, de Delphine de Vigan

De pierre et d'os, Bérangère Cournut

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autre vie, acrylique, avril 2019


mes peintures: true

avril 2019


hommage à un papa


acrylique sur carton, 130x130 cm, janvier 2020

évocation de la Poméranie où ma papa fut prisonnier de guerre pendant 5 longues années. Là aussi j'ai "mêlé" d' anciens petits tableaux des années 80.  Les collines du paysage sont celles que j'ai entr'aperçu lors de notre voyage - ma compagne et moi - européen de l'été 2019.

travaux 2019 ( sur e.cloud )

depuis e.cloud

2019: https://ecloud.global/s/jpqXoPzfTygQBBj




https://ecloud.global/s/MkNPxSSQMBsn9bC ( noel revient..)



prix Albert-Londres pour Allan Kaval

Le prix Albert-Londres 2020 décerné au journaliste du « Monde » Allan Kaval pour ses reportages en Syrie

Le 82e prix de la presse écrite a été remis à notre confrère pour son travail dans un centre de détention géré par les forces kurdes, où croupissent les derniers irréductibles du « califat » de l’organisation Etat islamique.

Par Aude Dassonville

Le Monde,  05 décembre 2020 

Temps de

Allan Kaval, à Kobané, en Syrie, en 2017.
Allan Kaval, à Kobané, en Syrie, en 2017. LAURENCE GEAI


Le jury du prix Albert-Londres a remis, samedi 5 décembre, à Paris, sa 82distinction dans la catégorie presse écrite au journaliste du Monde Allan Kaval, 31 ans, pour son travail au cœur de l’« enfer syrien ».

« La mort a une odeur. Le désespoir aussi ; son effluve se mêle à celui de la maladie, de la dysenterie, de la chair humaine que la vie, peu à peu, abandonne. » Dès les premières lignes de ce reportage publié le 31 octobre 2019, « Dans le nord-est de la Syrie, la mort lente des prisonniers djihadistes », les mots d’Allan Kaval aimantent le lecteur pour l’entraîner dans un sombre repli des entrailles du monde, situé à la lisière du Nord-Est syrien et de l’inhumanité. Un endroit noir comme le drapeau de Daech, qui a flotté sur les existences des prisonniers étiques, malades, blessés, que le journaliste avait rencontrés et dont personne ne veut : les ultimes combattants, de tous âges et de toutes nationalités, de l’organisation Etat islamique (EI).

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« Précis, pudiques… [Ses] portraits empreints d’humanité se conjuguent avec une analyse pertinente qui aide à la compréhension », a estimé le jury du prix Albert-Londres, présidé par l’ancien grand reporter Hervé Brusini. Le texte aux accents dantesques était accompagné de photographies de Laurence Geai, instantanés orange et gris de cet enfer carcéral ; les deux reporters étaient accompagnés sur le terrain de leur fixeur, Aref Mohammed.

« Fou de joie »

La récompense, peut-être la plus prestigieuse du métier, a été remise à son récipiendaire par écran interposé. Les félicitations et les embrassades attendront encore : grièvement blessé dans les bombardements de la petite ville de Martouni, début octobre, dans le Haut-Karabakh, avec le photographe Rafael Yaghobzadeh, Allan Kaval est toujours hospitalisé. « Il y a encore pas mal de boulot avant que je puisse sortir, mais les choses suivent leur cours », déclare sobrement ce dernier, « fou de joie » de recevoir ce prix.

Depuis l’hôpital parisien où il aperçoit le bâtiment du journal, il sait que rien n’a vraiment changé sur les lieux de son reportage. « Il y a eu des tentatives de mutinerie, mais aucune réponse judiciaire n’est encore envisagée pour cette prison laissée à la surveillance des forces kurdes par la coalition internationale, et qui relève de l’oubliette dangereuse, souligne-t-il. Ce centre est une zone grise où le droit n’a pas cours et où, en définitive, l’EI a réussi à imposer son monde. »

Lire aussi Les deux journalistes du « Monde » blessés dans le Haut-Karabakh en cours d’évacuation vers Erevan puis Paris

Ce prix s’ajoute au prix Bayeux des correspondants de guerre qu’Allan Kaval a reçu en octobre, ainsi qu’au prix Ouest-France Jean-Marin. Il en partage l’honneur avec, dans la catégorie audiovisuelle, les reporters de Capa France Sylvain Louvet et Ludovic Gaillard, auteurs du documentaire diffusé par Arte Tous surveillés, 7 milliards de suspects, qui alerte sur l’inquiétante intrusion des technologies de la surveillance dans nos vies. Dans la catégorie consacrée aux livres, c’est le russophone Cédric Gras que le jury a couronné pour son ouvrage Alpinistes de Staline (Stock, 342 pages, 20,50 euros), consacré au parcours des frères Abalakov, alpinistes sibériens victimes de la terreur stalinienne.

Lire aussi « Le Monde » primé au Prix Bayeux des correspondants de guerre

Morceaux de vie, avril 2020

acrylique et collage sur carton, 130x120.

depuis plusieurs années je peinds le plus souvent de cette manière, en intégrant des images issues de journaux, revues, tracts divers. Cette fois j' ai intégré mes propres productions, d' anciens travaux sur papier ou carton vieux de plusieurs dizaines d'années. C 'est une sorte de re-cyclage où le passé resurgit sous une autre forme.